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Elle n’est pas belle, la vie ?
Une réforme « moderne » : taxer l’avenir… en fouillant le passé
La Belgique vient donc de découvrir, avec une émotion feinte, que les plus-values sur actifs financiers existent aussi chez les particuliers, et qu’il serait dommage de laisser dormir tant de matière imposable.
On enrobe le tout dans un vocabulaire rassurant – « contribution de solidarité », « équité entre travail et capital », « modernisation de la fiscalité » – mais le résultat concret tient en une phrase : désormais, le particulier belge paiera une taxe de 10% sur les plus-values nettes qu’il réalise à partir du 1er janvier 2026 sur ses actifs financiers, y compris l’or d’investissement.
Sur le papier, l’idée semble presque raisonnable.
On nous promet que seuls les gains « futurs » seront taxés, grâce à une valeur de référence fixée autour du 31 décembre 2025, et que les plus-values accumulées auparavant seront « neutralisées ».
Mieux : on insiste sur le respect de la non-rétroactivité, avec un sérieux qui ferait presque oublier que la loi complète est à peine adoptée, et que nombre de détails pratiques restent, au mieux, dans une zone grise.
Ce décor de transparence et de justice fiscale présente toutefois un petit problème : il présuppose un monde idéal où chaque actif a une origine parfaitement documentée, chaque acquisition a laissé derrière elle une facture, un extrait, un inventaire, et chaque contribuable a consciencieusement archivé ces preuves pendant 20 ou 30 ans.
Autrement dit, un monde où l’« or de famille » n’existe pas.
De la réserve de valeur « familiale » à l’actif financier suspect
Dans l’imaginaire patrimonial belge, l’or physique – lingots, pièces Napoléon, Krugerrand, Maple Leaf, Philharmoniker et consorts – n’a jamais été un simple « produit financier ».
C’est la réserve de valeur de grand-mère, le petit trésor transmis discrètement, les pièces conservées dans une boîte à chaussures ou un coffre familial, hors des marchés boursiers, hors des produits structurés, et surtout… hors de tout radar fiscal.
Jusqu’ici, le deal implicite était simple : l’or d’investissement pouvait être acheté et détenu sans imposition spécifique sur la plus-value lors de la revente, sous réserve bien sûr de ne pas tomber dans la spéculation professionnelle.
L’État se contentait de traquer les revenus mobiliers, la TVA sur certains produits, et laissait l’or d’investissement dans une zone de neutralité bien pratique.
À partir du 1er janvier 2026, ce monde bascule.
L’or d’investissement est rangé, sans trop de cérémonie, dans la grande catégorie des « actifs financiers » soumis à la nouvelle taxe de 10% sur les plus-values nettes, avec les actions, obligations, parts de fonds, crypto, produits dérivés et contrats d’assurance de placement.
Juridiquement, on s’aligne sur la définition technique déjà utilisée pour la TVA :
Le message est clair : l’or d’investissement est désormais un actif financier comme un autre, au même titre qu’un portefeuille-titres.
Le fait qu’il soit détenu dans un coffre familial depuis 40 ans, transmis par succession, sans facture, sans mention dans une déclaration, est juridiquement anecdotique.
Moralement, c’est une autre histoire.
Qui est visé ? Pas seulement « les riches spéculateurs »
La cible officielle de la réforme, ce sont les personnes physiques résidentes fiscales belges, ainsi que, par ricochet, certaines personnes morales soumises à l’impôt des personnes morales (ASBL, fondations, etc.), lorsqu’elles réalisent des plus-values sur actifs financiers.
Pour elles, toute cession à titre onéreux d’or d’investissement – vente à un négociant, rachat par une boutique spécialisée, vente via une banque, apport à une société – devient potentiellement taxable.
Quant aux détentions via société, elles relèvent du régime classique de l’impôt des sociétés ; la nouvelle taxe sur les particuliers n’y change pas la mécanique de base, même si elle influencera probablement les choix de structuration patrimoniale (détenir l’or en direct ou via une société).
En résumé, le slogan non officiel pourrait être :
« Vous êtes un particulier belge, vous avez de l’or d’investissement ? Félicitations, vous êtes concerné. »
La réforme ne vise pas à taxer tout ce qui brille ou tout ce qui a vaguement une odeur de métal précieux.
Il faut distinguer clairement :
La frontière n’est toutefois pas toujours limpide.
Certaines pièces naviguent entre valeur métal et valeur de collection, et l’absence de commentaire détaillé laisse au passage une jolie marge de manœuvre à l’administration – et d’insécurité au contribuable.
Mais le cœur du sujet est ailleurs : il tient dans le calcul de la plus-value et, surtout, dans la preuve de la valeur de départ.
Sur le plan du discours, la mécanique est limpide.
Pour être moderne, respectueux de la non-rétroactivité, et généreux (c’est important), le législateur répète à qui veut l’entendre qu’il ne taxera pas les plus-values accumulées avant le 31 décembre 2025.
Concrètement, pour un or déjà détenu à cette date, la base imposable future doit, en théorie, être calculée comme suit :
A cela s’ajoute une exonération annuelle pour le « petit investisseur », typiquement autour de 10.000 EUR de plus-values nettes par personne physique, avec possibilité de report partiel des montants non utilisés sur quelques années, dans la limite d’un plafond.
Au-delà, la taxe de 10% s’applique.
Jusqu’ici, tout va bien.
Du moins, si l’on raisonne sur un exemple académique : un lingot acheté en 2024 via une banque belge, parfaitement déclaré, valorisé au 31/12/2025, et revendu en 2028 à travers le même intermédiaire.
Dans ce cas, l’histoire est simple et propre :
La « plus-value historique » (10.000 EUR entre 50.000 et 60.000) ne sera pas taxée : neutralisée, sanctuarisée, garantie.
C’est l’affiche officielle.
La pièce qui fait tout vaciller est celle que le texte politique se garde bien de mettre en avant : l’or de famille non documenté.
Le cas typique : les Napoléon des grands-parents
Imaginons un scénario banal :
Un contribuable belge possède depuis « toujours » un lot de pièces Napoléon.
La réalité :
Au 31 décembre 2025, personne – ni la banque, ni l’administration – ne sait officiellement que cet or existe.
Il n’a pas été valorisé, pas été déclaré dans un quelconque reporting.
En 2028, notre contribuable décide de vendre ses pièces à un négociant sérieux, qui lui verse 30.000 EUR.
Juridiquement, la nouvelle taxe sur les plus-values s’applique.
Mais comment calculer la plus-value imposable, puisque la valeur au 31/12/2025 n’a jamais été déclarée et qu’aucun prix d’acquisition n’est documenté ?
Le risque est évident :
On obtient ainsi un tour de magie fiscal :
La réforme annoncée comme respectueuse de la non-rétroactivité aboutit, pour l’or de famille mal documenté, à taxer de facto tout ce qui n’a pas été égalisé ou inventorié à temps.
Le plus ironique étant que le contribuable, lui, n’a rien « spéculé » : il a juste conservé, puis vendu, un patrimoine familial.
L’impossible preuve de l’impossible
La situation est d’autant plus choquante que l’État fait mine de découvrir, avec une surprise toute théorique, que l’or circulait largement en dehors des circuits bancaires dans les décennies passées.
Il conviendrait donc, en 2028 ou 2030, que le petit-fils produise :
En l’absence de ces documents miraculeusement préservés, la logique implicite est simple :
« Pas de preuve, pas de base de départ ; pas de base de départ, pas d’autre choix que de taxer tout le prix ».
Ce n’est pas rétroactif, vous dit-on.
C’est juste opaque et surtout très rentable.
La dimension la plus violente du dispositif n’est pas seulement fiscale, elle est opérationnelle.
Les banques et les négociants en métaux précieux sont soumis à un arsenal anti-blanchiment de plus en plus strict :
Lorsqu’un client arrive avec un virement de 30.000, 50.000 ou 100.000 EUR provenant de la vente d’or physique, sans aucun historique documenté, la banque a trois options, toutes désagréables pour lui :
Dans la pratique, une quatrième option se dessine :
Conditionner l’acceptation des fonds à une régularisation fiscale plus ou moins encadrée, avec à la clé une facture de 45 % de la valeur, si l’or est assimilé à une épargne non déclarée, voire une quasi-confiscation totale si une requalification en revenus professionnels non déclarés et encore taxables est envisagée.
Le contribuable est alors doublement piégé :
Ce n’est plus de la fiscalité, c’est une procédure de découragement massif.
À ce stade, on pourrait croire que le législateur a raté quelque chose.
En réalité, il sait très bien ce qu’il fait.
La non-rétroactivité, version « microtechnique »
Sur le plan purement technique, la nouvelle taxe respecte formellement la non-rétroactivité :
Sur le papier, l’État peut donc se targuer d’une grande vertu constitutionnelle.
Peu importe que, dans la vraie vie, des pans entiers du patrimoine familial soient impossibles à documenter à cette date, et donc condamnés à une présomption défavorable.
En matière de lutte contre le blanchiment, le discours est tout aussi irréprochable :
L’argument est imparable : qui serait contre la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ?
La question n’est pas là.
La question est de savoir si cette exigence est appliquée avec discernement, ou qu’on la transforme en prétexte pour rendre pratiquement invendable tout patrimoine ancien mal documenté.
La charge de la preuve : cadeau empoisonné
Enfin, le droit fiscal belge a une tradition bien ancrée :
C’est le contribuable qui doit prouver sa situation.
Il lui revient donc de :
S’il n’y arrive pas, c’est regrettable, mais ce sera sa responsabilité, pas celle du système.
L’État se contente d’appliquer, d’un air neutre, des présomptions qu’il a lui-même fabriquées.
Face à ce dispositif qui se présente comme l’apothéose de la « justice fiscale » tout en produisant des effets quasi confiscatoires pour l’or de famille, il existe des pistes de correction assez simples, qu’un législateur de bonne foi pourrait adopter sans renoncer à ses grands principes.
Instaurer une présomption favorable d’antériorité
Pour l’or détenu physiquement depuis longtemps, on pourrait établir une présomption légale :
Cette présomption pourrait être conditionnée à une déclaration volontaire au moment de l’entrée en vigueur du régime, éventuellement accompagnée d’une estimation de valeur basée sur le cours de l’or au 31/12/2025.
Prévoir un régime transitoire spécifique pour l’or de famille
Pendant une période limitée (par exemple 2 ou 3 ans), on pourrait permettre aux contribuables :
Ce régime transitoire serait l’occasion d’amener l’or de famille à la lumière sans le transformer en guillotine fiscale.
Assouplir les moyens de preuve admis
Une circulaire pourrait utilement préciser que, pour établir l’existence et l’antériorité de l’or, l’administration accepte :
On resterait exigeant, mais on cesserait de faire comme si la seule preuve valable était une facture originale intacte de 1987.
Encadrer la régularisation et la requalification
Enfin, il serait temps de clarifier que l’or de famille, détenu passivement pendant des décennies, ne doit pas être systématiquement assimilé à :
Un cadre de régularisation spécifique pourrait prévoir un coût proportionné, explicite, raisonnablement ouvert, qui n’atteigne pas les 45% de la valeur.
La requalification en revenus professionnels devrait être réservée aux cas manifestes d’activité répétée d’achat/vente avec intention spéculative, pas aux héritiers qui découvrent un sachet de pièces dans une armoire.
On nous explique que cette réforme veut « moraliser » la fiscalité, faire contribuer les revenus du capital, rétablir une forme d’équité entre travail et patrimoine.
Sur le principe, beaucoup de contribuables peuvent comprendre l’idée.
Mais la façon dont le dispositif traite l’or d’investissement ancien pose une question autrement plus dérangeante :
Qui est, au fond, le véritable spéculateur ?
En principe, la réforme ne touche pas au passé.
En pratique, elle le transforme en arme : un passé sans traces devient un présent fiscalement exploitable.
La seule façon de sortir de cette hypocrisie est de l’assumer :
Entre ces deux options, il y a la situation actuelle : un discours d’équité très poli, et un mécanisme qui prend en otage ceux qui n’ont fait qu’hériter d’un peu d’or de famille et les soumet à un racket légal organisé.