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IA et profession comptable: le futur ne nous fait pas peur

Nous avons ouvert notre année académique en invitant Fabien Pinckaers à démontrer, en direct, ce que l'intelligence artificielle fait déjà de la production comptable. Ce n'était pas une séance de rassurance : c'était un choix — regarder l'outil en face, avec pragmatisme, sans naïveté, et décider ensemble ce que nous en faisons.


Une salle pleine, un éditeur belge, aucune complaisance

Hier soir, nous n'avons pas ouvert notre année par un discours sur l'avenir, mais par une démonstration. Le fondateur d'Odoo a partagé son écran devant une salle pleine. Une pièce lue et qualifiée en quelques secondes. Un amortissement créé et ventilé. Les trois quarts des contrôles d'une déclaration de TVA déjà passés quand le professionnel ouvre le dossier. Un agent qui prépare la clôture et n'appelle l'humain que sur les anomalies.

Ni séduction, ni rassurance : nous avons posé les questions qui circulent dans nos cabinets sans être formulées à voix haute. Que va-t-il nous rester à faire ? Nos données sortiront-elles de nos murs ? Le client acceptera-t-il encore notre note d'honoraires quand un travail d'un mois se fera en trois heures ? Nous avons eu des réponses.

Ce que la machine prend, ce qu'elle ne prendra jamais

Commençons par la lucidité, condition de tout le reste. Ce que la machine sait faire, elle le fera — plus vite que nous, à moindre coût, et sans se plaindre du mois de juin. Prétendre le contraire n'est pas de la prudence : c'est du déni, et le déni, dans une profession de conseil, est une faute professionnelle.

Ce qui reste ne s'automatise pas. La responsabilité. L'appréciation. Le jugement. La signature. Un algorithme produit une déclaration ; il n'engage pas sa responsabilité professionnelle sur une position fiscale. Les meilleures qualités d'un expert-comptable sont sa capacité de jugement et son esprit critique : ce sont les seules que personne ne fera à sa place.

Disons-le : les tâches que l'automatisation va emporter sont, pour une large part, celles qui usent nos collaborateurs — la connexion du lundi au dimanche à des plateformes qui fonctionnent mal. Quel intérêt aurions-nous à défendre le travail qui abîme les nôtres ? Mais qu'on ne me fasse pas dire que le moins bien équipé disparaîtra et que ce sera dans l'ordre des choses : nous ne sommes pas darwinistes.

Souverainisme sectoriel : coopérer n'est pas se dissoudre

Nous avons invité un acteur belge, et ce choix n'était pas décoratif. La technologie qui structurera nos cabinets demain peut se concevoir ici — cette entreprise le démontre. C'est ce que j'appelle le souverainisme sectoriel : ni protectionnisme, ni slogan, mais une exigence très concrète. Nos données, nos normes, nos outils, nos flux : la profession doit rester maîtresse de la chaîne dans laquelle elle produit sa valeur. Le jour où nos standards se décideront ailleurs, sans nous, selon des priorités qui ne sont pas les nôtres, nous ne serons plus des professionnels indépendants : nous serons des utilisateurs.

Alors oui, nous coopérons avec les éditeurs — franchement, loyalement. Mais coopérer n'est pas se dissoudre. Nous refusons deux naïvetés symétriques : celle qui croit que la technologie nous sauvera toute seule, et celle qui croit qu'en refusant de la regarder, nous la ferons attendre. Un aveu entendu hier soir doit d'ailleurs nous alerter : sur nos outils fiscaux les plus belges, notre marché a été jugé trop étroit pour l'investissement qu'exige notre droit. Sur nos spécificités nationales, les acteurs mondiaux investiront toujours moins que ce que notre législation réclame. Raison de plus pour peser.

Sur la confidentialité, retenez ceci : des modèles ouverts peuvent être hébergés de telle sorte que les données ne sortent pas. L'exigence de souveraineté est donc formulable dans un cahier des charges — elle doit y figurer.

La charge mentale et le prix : deux angles morts

Deux réserves, que l'Ordre portera parce qu'elles sont peu dites. La première : l'automatisation libère du temps, elle ne réduit pas la charge mentale. Suivre deux cents dossiers automatisés n'équivaut pas à en suivre quarante traités à la main — ce sont deux cents interlocuteurs qui peuvent appeler et deux cents jugements à porter. La difficulté se déplace du travail vers l'attention. La seconde : apprécier un résultat produit en trois minutes suppose une compétence que le gain de temps ne procure pas. Signer sans être en mesure de juger n'est pas un progrès.

Quant au prix, le réflexe consiste à calculer ce que l'on met dans la casserole — nos heures. Or le client paie ce qui en sort : non pas l'encodage des pièces, mais le diagnostic et le risque désigné avant qu'il ne se réalise. Notre cadre déontologique, lui, a été pensé pour un métier qui achetait des pommes et revendait des pommes. Ce n'est plus notre métier : nous achetons des pommes et nous en faisons de la compote. Une évolution de ce cadre, dans un sens plus libéral, est à l'ordre du jour des prochains mois.

Le futur ne nous fait pas peur parce que nous ne l'attendons pas : nous le préparons.

Ce que l'Ordre s'engage à faire, aux côtés de l'ITAA

Une soirée comme celle d'hier ne vaut que par ce qui la suit. Trois chantiers sont ouverts. Nous porterons la proposition formulée dans la salle par un ancien vice-président de l'Institut : réunir utilisateurs, concepteurs de logiciels et autorités autour de l'adaptation de notre droit comptable — l'irréversibilité des écritures et la fiabilité des systèmes sont des exigences de droit, pas des préférences d'ingénieur. Nous poursuivrons les travaux sur les garanties procédurales du contribuable, car ces mêmes capacités servent aussi le contrôle. Et nous construirons une offre de formation qui atteigne les cabinets les plus isolés, ceux qui en ont le plus besoin et le moins le temps.

Vous connaissez notre méthode, et elle est notre seul capital : nous faisons ce que nous disons. Ce qui fait le poids d'une institution n'est pas la qualité de ses intentions, c'est l'écart entre ce qu'elle annonce et ce qu'elle livre. Quand cet écart est nul, on devient un interlocuteur ; quand il se creuse, un lobby de plus. L'Ordre sera à vos côtés chaque semaine, chaque mois — et nous le tenons avec l'ITAA. Entre l'Institut, l'Ordre et les autres acteurs du secteur, il n'y a plus de compétition : il y a un secteur volontaire qui avance avec vous.

À chacun de trouver son chemin, maintenant. Nous ne subirons pas cette transformation et nous ne la regarderons pas passer : nous travaillons, nous défendons, nous agissons.

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