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La chronique. La sociétisation, ou l'art sophistiqué de travestir une recette budgétaire en croisade morale.

Il y a une manière élégante de faire les poches du contribuable, et il y en a une autre. Le gouvernement belge a choisi la seconde, mais l'habille des oripeaux de la première.

Depuis dix-huit mois, une série de mesures budgétaires converge vers une cible commune : le dirigeant de société unipersonnelle, ce professionnel indépendant — médecin, avocat, consultant, architecte — qui a eu l'outrecuidance d'exercer son activité au travers d'une structure sociétaire plutôt qu'en personne physique.

On lui a trouvé un nom savant, la sociétisation, et un procès en règle : celui d'avoir organisé, à des fins de pure optimisation, un contournement de l'impôt normalement dû.

Cette chronique se propose de prendre ce discours au sérieux — suffisamment au sérieux pour le disséquer — et de montrer qu'il relève moins de la philosophie fiscale que de la rhétorique la plus classique, critique que Platon formulait déjà aux sophistes d'Athènes.


I. Platon aurait aimé le Moniteur belge

Rappelons un distinguo élémentaire, que tout étudiant en première année de philosophie apprend en première année — qu'on appelle aujourd'hui cette année baccalauréat, ou qu'on lui donne encore, par nostalgie de vieux routier universitaire, son nom d'avant Bologne : candidature.

Le sophiste, tel que Platon le met en scène face à Socrate, ne cherche pas la vérité : il cherche l'adhésion.

Sa technique est la rhétorique — l'art de faire paraître la position la plus faible comme la plus forte, disait déjà Aristophane des disciples de Protagoras.

Le philosophe, lui, pratique la dialectique : il interroge, il définit, il vérifie que les prémisses tiennent avant d'en tirer les conséquences.

Le sophiste est payé pour convaincre ; le philosophe accepte de perdre un débat si l'argument adverse est le bon.

Or relisons le discours gouvernemental sur la sociétisation à l'aune de cette distinction.

La démonstration devrait se dérouler ainsi : certains dirigeants s'octroient une rémunération dérisoire, engrangent l'essentiel du profit sous forme de dividendes taxés plus légèrement, puis liquident la société et en recréent une identique pour recommencer le même manège en franchise d'impôt — donc il convient de neutraliser ce schéma précis.

C'est un raisonnement dialectique, imparable dans sa forme.

Mais ce n'est pas celui qu'on nous sert.

Le raisonnement réellement tenu est le suivant : certains dirigeants abusent du régime sociétaire, donc toute société unipersonnelle est présumée créée dans un dessein d'évitement fiscal, donc il convient de resserrer les conditions d'accès aux régimes de faveur pour l'ensemble de la catégorie.

Aristote avait déjà donné un nom à ce glissement dans ses Réfutations sophistiques : le sophisme de l'accident — on érige en règle générale ce qui n'est vrai que d'un cas particulier.

On y ajoute une variante plus retorse encore, la pétition de principe : on part du postulat que le passage en société n'a « pour seul objectif que de contourner la loi fiscale », pour ensuite se féliciter d'avoir découvert que le passage en société pose un problème de contournement.

La conclusion est déjà dans la prémisse ; le raisonnement tourne à vide, mais il tourne avec conviction.

Le plus ironique, dans cette affaire, est que la Cour de cassation belge a tranché la question depuis 1961. L'arrêt Brepols consacre le droit du contribuable de choisir, parmi les voies licites qui s'offrent à lui, celle qui lui coûte le moins d'impôt — pour autant qu'il n'en méconnaisse pas la portée juridique.

Ce n'est pas une tolérance administrative arrachée de haute lutte : c'est un principe cardinal du droit fiscal belge, plus vieux que la plupart des ministres qui le contestent aujourd'hui sans jamais le citer.

Le sophiste contemporain ne réfute pas Brepols — il l'ignore, ce qui est rhétoriquement plus efficace : on ne discute pas un principe qu'on ne mentionne jamais.


II. Prenons tout de même le gouvernement au sérieux

Il serait sophiste à mon tour de m'arrêter là.

La rhétorique adverse mérite, avant démolition, d'être exposée dans sa meilleure version — faute de quoi je ne fais que renverser les rôles et remplacer un sophisme par un autre, plus confortable pour mon lectorat.

Or la meilleure version de la thèse gouvernementale n'est pas ridicule. Trois arguments méritent d'être pris au sérieux.

L'argument budgétaire, d'abord. Le déficit public belge s'est établi à 5,3 % du PIB en 2025, et la dette publique frôle 107 % du PIB. Aucun gouvernement, de quelque couleur qu'il soit, ne peut se permettre d'ignorer une trajectoire pareille. Que l'exécutif cherche des recettes n'a rien de scandaleux ; c'est même la première tâche d'un gouvernement responsable.

L'argument d'équité horizontale, ensuite. Un salarié qui gagne 80.000 € bruts par an supporte un taux marginal à l'impôt des personnes physiques et des cotisations sociales qui, cumulé, peut avoisiner 70 %. Le dirigeant qui se verse 50.000 € et laisse le solde dans sa société, taxé à 20 % à l'ISOC puis à 18 % au précompte VVPRbis à la distribution, atteint un taux combiné sensiblement inférieur. Cet écart n'est pas un fantasme de cabinet ministériel : il est réel, mesurable, et il pose une authentique question de justice fiscale entre contribuables placés dans une situation économique comparable.

L'argument anti-abus, enfin, n'est pas une invention rhétorique. Le schéma dit du « phénix » — liquider une société pour distribuer sa réserve de liquidation en franchise de précompte, puis reprendre la même activité sous une nouvelle enveloppe sociétaire — a bel et bien été pratiqué, documenté, et il constitue un contournement délibéré de la finalité du régime de la réserve de liquidation, lequel visait à récompenser la capitalisation longue des PME, non le carrousel de constitutions-liquidations.

Sur ces trois points, un philosophe honnête doit concéder que la matière première du discours gouvernemental n'est pas fabriquée de toutes pièces.

Le sophisme ne réside pas dans le diagnostic.

Il réside dans l'usage qui en est fait.


III. Le conclave de la dernière chance, ou l'art de commencer par la fin

Cette chronique s'écrit à un moment qui mérite d'être daté avec précision, car il change la portée de tout ce qui précède.

Nous sommes à la veille d'un conclave budgétaire fédéral que ses propres protagonistes qualifient d'inédit : la coalition doit trouver, avant l'échéance du 13 octobre 2026, dix milliards d'euros d'économies ou de recettes nouvelles pour ramener le déficit public de 5,2 % à 4 % du PIB.

Le chiffre, à lui seul, mérite qu'on s'y arrête : le comité de monitoring l'estimait à 4,9 milliards en mars, puis à 7,7 milliards en juillet, et c'est aujourd'hui 10 milliards qui sont annoncés — un doublement en cinq mois, qui devrait inciter à une certaine humilité quiconque invoque une projection budgétaire avec l'assurance d'une vérité révélée.

Ce contexte renforce, à première vue, le premier pilier de la contre-thèse exposée au point II : l'urgence budgétaire n'est pas une fiction de communication, elle s'aggrave sous nos yeux, et le Premier ministre lui-même décrit l'exercice comme une « lasagne » où chaque parti doit avaler un mélange de mesures acceptables et désagréables pour obtenir un accord.

On ne saurait reprocher à un gouvernement de chercher dix milliards quand le comité de monitoring les lui réclame.

Mais c'est précisément à ce stade — celui où l'urgence est la plus réelle — que le raisonnement sophistique se donne le plus librement carrière, car l'urgence dispense de justifier l'ordre dans lequel on agit. Et c'est cet ordre qui, seul, nous intéresse ici.

L'accord de gouvernement initial de 2025 annonçait, en toute symétrie apparente, deux volets : d'une part une « taxation des épaules les plus larges », d'autre part un « large chapitre consacré à la maîtrise des dépenses publiques ». Sur le papier, deux jambes pour marcher.

Dix-huit mois plus tard, examinons la démarche réelle : le volet recettes a produit, avec une précision presque chirurgicale, chacune des mesures cataloguées plus loin dans cette chronique — seuil de rémunération, clause anti-phénix, précompte VVPRbis, plafonnement des ATN, chacune datée, chiffrée, votée. Le volet dépenses, lui, demeure, dix-huit mois après l'accord de gouvernement, un intitulé de chapitre sans texte d'application de comparable précision technique — un chapitre qu'on renvoie, conclave après conclave, à celui d'après. Le MR a d'ailleurs dû poser son veto sur une hausse de la TVA à 22 % — qui aurait pourtant rapporté 3 milliards — précisément parce que la partie recettes continue d'avancer plus vite que la partie dépenses, et que quelqu'un, dans la majorité, a fini par s'en apercevoir.

Le sophiste, ici, ne ment sur aucun chiffre : il ment sur l'ordre des opérations.

Aristote enseignait, dans l'Éthique à Nicomaque, que la prudence — la phronèsis — consiste à délibérer d'abord sur ce qui dépend de soi avant de disposer de ce qui dépend d'autrui.

Un ménage en difficulté commence par examiner ses propres dépenses superflues avant de solliciter un emprunt auprès du voisin ; il ne fait pas l'inverse en expliquant au voisin, avec des accents de vertu, que le prêt qu'on lui demande relève de sa « part de solidarité ».

L'État belge, depuis dix-huit mois, procède à front renversé : il légifère la recette avec diligence, il ajourne les économies avec constance, et il présente cet ordre inversé comme une nécessité comptable alors qu'il est un choix — le choix, structurellement plus commode politiquement, de faire payer d'abord ceux dont la mobilisation collective est la plus faible et la charge de la preuve la plus lourde, avant de s'attaquer aux postes de dépense dont la remise en cause suppose d'affronter des corps intermédiaires autrement mieux organisés.


IV. Pourquoi la contre-thèse s'effondre sous son propre poids

Car voici où le raisonnement bascule de la politique fiscale légitime vers la rhétorique pure : à aucun moment ce diagnostic n'a donné lieu à une réforme pensée comme un tout cohérent.

Il a donné lieu à une accumulation de dispositions glissées, une à une, dans des lois-programmes successives, chacune répondant à un besoin de trésorerie immédiat et non à une doctrine fiscale assumée.

Quatre incohérences, prises dans le texte même des mesures adoptées et dans la chronologie de leur adoption, suffisent à le démontrer — et c'est bien plus convaincant que n'importe quelle indignation de tribune.

Première incohérence : le délai raccourcit, le taux explose — et l'on ose encore parler de cohérence anti-abus. Tenons les chiffres sous les yeux, car ils se suffisent à eux-mêmes. Pour les réserves de liquidation constituées au titre d'exercices comptables clôturés au plus tard le 30 décembre 2025, le délai d'attente est ramené de 5 à 3 ans et le précompte complémentaire porté de 5 % à 6,5 % — c'est la première mouture, celle que l'on pouvait encore, à la rigueur, feindre de trouver raisonnable. Mais pour les réserves constituées à partir du 31 décembre 2025, la loi-programme du 30 mai 2026 ne se contente pas d'ajuster : elle porte le précompte à 9,8 %, pour une pression fiscale totale de 18 %, calquée sur le VVPRbis.

En quatorze mois, le même délai de trois ans — présenté la première fois comme un geste d'assouplissement bienvenu — se retrouve assorti d'un taux presque doublé. Si l'intention réelle avait été de dissuader le carrousel des liquidations rapides, il fallait, on l'a dit, allonger le délai. Au lieu de cela, le gouvernement a fait bien pire que de choisir la mauvaise variable : il a changé deux fois de variable en un an, dans le même sens, sans jamais changer de discours.

On nous a vendu l'assouplissement du délai comme une simplification pour l'entrepreneur ; on nous présente aujourd'hui le triplement quasi intégral du taux comme une exigence de justice fiscale.

Les deux éléments de la même phrase ne peuvent pas être simultanément vrais — sauf à admettre, ce que je fais bien volontiers à la place du ministre, que le seul fil conducteur est le solde du Trésor, révisé à la hausse à chaque nouveau conclave.

Ce n'est plus de l'ajustement de trésorerie déguisé en rigueur morale : c'est un double langage, tenu à quelques mois d'intervalle, à la même assemblée, sur le même article de loi.

Deuxième incohérence : la main droite corrige ce que fait la main gauche, et personne, visiblement, ne s'en soucie. La même séquence législative qui resserre l'accès au taux réduit à l'ISOC et instaure la clause anti-phénix double, dans le même souffle, le crédit d'impôt pour l'augmentation des fonds propres des indépendants, porté de 10 % à 20 % du montant investi, avec un plafond relevé de 3.750 à 7.500 €.

Autrement dit : on durcit d'une main l'accès à la structure sociétaire pour l'indépendant qui voudrait se développer, et on subventionne de l'autre le renforcement de ses fonds propres — sans qu'aucun exposé des motifs n'explique en quoi ces deux signaux, adressés à la même population, participent d'une même vision.

Ils ne participent d'aucune vision. Ils participent de deux articles budgétaires votés le même jour par des cabinets qui ne se sont probablement pas parlé, et dont aucun, dans l'esprit du grand public, ne sera jamais mis en regard de l'autre — c'est précisément ce sur quoi compte la méthode.

Troisième incohérence : l'arbitraire du lobbying, érigé en politique publique. La réintégration, souhaitable et bienvenue, du secteur informatique dans le régime favorable des droits d'auteur, décidée pour 2026, coexiste dans le même texte avec la suppression du forfait de frais forcé pour toutes les professions qui en bénéficiaient. Un secteur gagne un régime de faveur sur mesure, mais tous les bénéficiaires (dont les informaticiens) perdent un avantage générique.

Ce n'est pas de la philosophie fiscale : c'est un marchandage de fin de conclave budgétaire, où le sort d'une profession se négocie au nombre de sièges qu'elle occupe dans les couloirs du pouvoir plutôt qu'à la cohérence du principe invoqué — et l'on ose ensuite venir donner des leçons de justice fiscale au médecin ou à l'architecte qui n'avait, lui, aucun lobby pour porter sa cause.

Quatrième incohérence : l'asymétrie chronologique entre la dépense promise et la recette votée. C'est la plus grave, parce qu'elle n'est pas ponctuelle mais structurelle. Depuis l'accord de gouvernement, chaque loi-programme a su transformer en normes précises, chiffrées et datées, l'intention de mieux taxer les sociétés unipersonnelles.

Aucune loi-programme, sur la même période, n'a transformé avec la même précision l'intention, pourtant annoncée dans le même accord, de maîtriser la dépense publique. Il ne s'agit pas d'un oubli technique : légiférer une baisse de dépense suppose d'affronter des interlocuteurs organisés — syndicats de la fonction publique, fédérations hospitalières, pouvoirs locaux — quand légiférer une hausse de recette sur une catégorie aussi dispersée que les dirigeants de sociétés unipersonnelles ne suppose d'affronter, au pire, qu'une chronique fiscale occasionnelle.

Le choix de commencer par la recette n'est donc pas un choix technique : c'est un choix de la ligne de moindre résistance politique, habillé — nous y revoilà — du vocabulaire de la responsabilité budgétaire.

Un syndicat professionnel — pas un cabinet d'avocats fiscalistes en croisade, une organisation représentative des classes moyennes — l'a d'ailleurs constaté avant moi : « les débats récurrents sur ce type de structures illustrent l'absence d'une vision globale et cohérente de la fiscalité des entrepreneurs ». Lorsque le corps social que la mesure est censée discipliner constate lui-même, publiquement, l'absence de doctrine, le gouvernement n'a plus l'excuse de l'incompréhension de ses interlocuteurs.

Il ne lui reste que l'aveu, qu'il se garde bien de formuler.

Et c'est précisément ici que l'analogie sophistique, que j'ai dénoncée depuis le début de cette chronique, atteint sa limite — une limite qu'il serait malhonnête de ne pas signaler.

Gorgias, lui, avait un système : une rhétorique de la puissance, cohérente dans son cynisme, assumée dans ses fins.

Le sophiste antique savait qu'il trompait, et il le faisait avec méthode.

Le pilotage fiscal belge actuel n'a même pas cette rigueur-là : il n'est pas sophiste par excès de talent rhétorique, il l'est par défaut de pensée.

C'est un bricolage budgétaire à courte vue qui emprunte, par commodité et sans même s'en rendre compte, le vocabulaire de la morale — « équité », « lutte contre les abus », « justice fiscale » — parce que ce vocabulaire coûte moins cher, politiquement, que d'assumer benoîtement : « nous avons besoin de cash, et vous êtes une cible commode ».

Le sophisme, ici, n'est pas une stratégie : c'est un réflexe de communication qui dispense de la difficulté de penser.


V. Anatomie d'une improvisation permanente : revue de détail

Pour le dirigeant et l'expert-comptable qui doivent, eux, vivre avec ce texte plutôt que le commenter, voici l'inventaire des mesures qui composent cette guerre de tranchées contre la société unipersonnelle, telles qu'elles résultent des lois-programmes 2025-2026.

  • Rémunération minimale du dirigeant : le seuil ouvrant l'accès au taux réduit d'ISOC (20 % sur la première tranche de 100.000 € de bénéfice) passe de 45.000 € à 50.000 €, indexés chaque année. La déductibilité du précompte mobilier sur les dividendes perçus d'une société d'investissement par la société du dirigeant est désormais conditionnée au respect de ce même seuil.
  • Plafonnement des avantages de toute nature : les ATN forfaitaires ne peuvent plus, sous peine de sanction financière, excéder 20 % de la rémunération brute totale — fin de la pratique consistant à gonfler artificiellement la rémunération nominale par des avantages en nature peu coûteux pour l'entreprise.
  • Réforme de la réserve de liquidation : délai d'attente ramené de 5 à 3 ans ; pour les réserves constituées jusqu'au 30 décembre 2025, précompte relevé à 6,5 %; pour les réserves constituées à partir du 31 décembre 2025, le précompte grimpe à 9,8 % (pression totale de 18 %, alignée sur le VVPRbis) en vertu de la loi-programme du 30 mai 2026, applicable aux distributions à partir du 1er juillet 2026 — la double contradiction relevée plus haut.
  • Clause anti-phénix : depuis le 1er juillet 2026, la distribution de réserve de liquidation en franchise de précompte est refusée — et le dividende requalifié en dividende ordinaire taxé à 30 % — si le bénéficiaire exerce, dans les 3 ans, une activité identique ou similaire à celle de la société liquidée ou une fonction de dirigeant dans une société exerçant une activité identique ou similaire à celle de la société liquidée.
  • VVPRbis : le précompte réduit passe de 15 % à 18 % pour les dividendes payés à partir du 11 juin 2026, et le taux intermédiaire de 20 % applicable au deuxième exercice disparaît purement et simplement pour les nouvelles constitutions à partir de 2026.
  • Seuil de rentabilité du passage en société : la combinaison de ces mesures relève mécaniquement le seuil de bénéfice à partir duquel la constitution d'une société reste fiscalement plus avantageuse que l'exercice en personne physique — là où l'on situait ce seuil autour de 70.000-80.000 € de bénéfice annuel, il faut désormais viser sensiblement plus haut.
  • Crédit d'impôt fonds propres des indépendants : doublé — 20 % au lieu de 10 %, plafonné à 7.500 € au lieu de 3.750 € — mesure qui, on l'a vu, tire dans la direction opposée des précédentes.
  • Droits d'auteur : réintégration du secteur informatique dans le régime à partir du 1er janvier 2026, concomitante à la suppression du forfait de frais pour la totalité des bénéficiaires du régime.

Aucune de ces mesures, prise isolément, n'est déraisonnable. C'est leur empilement sans architecture d'ensemble, leur adoption au fil de lois-programmes successives plutôt que d'une réforme structurelle assumée, qui trahit l'absence de doctrine dénoncée plus haut — et qui devrait, si le débat public était honnête, être critiquée pour ce qu'elle est : un problème de méthode législative, non un supplément d'âme fiscale.

On objectera que toute législation fiscale procède par touches successives, et que réclamer une réforme d'ensemble relève du vœu pieux propre aux chroniqueurs qui n'ont pas de majorité à tenir.

L'objection n'est pas sotte.

Mais elle confond deux choses : le rythme normal d'une législation qui s'ajuste au réel, et la logique d'un texte qui, à chaque loi-programme, redéfinit les termes du problème qu'il prétend résoudre. Une majorité qui légifère par touches sur un même objet peut parfaitement le faire dans un cadre stable — un objectif chiffré, une trajectoire annoncée, des critères qui ne varient pas d'une session parlementaire à l'autre.

Ce n'est pas ce qui s'observe ici : le seuil de rémunération a déjà été révisé deux fois en un an, le taux de précompte de la réserve de liquidation a changé de base de calcul sans que le délai associé suive la même logique, et le régime des droits d'auteur a été à la fois élargi et rétréci dans le même texte.

Ce n'est pas de l'ajustement : c'est de l'improvisation qui se donne, après coup, des airs de plan.


VI. Ce que cela change, concrètement, pour vous

Au-delà de l'exercice de style, quatre réflexes s'imposent dès à présent à tout dirigeant de société unipersonnelle et à son conseil.

  • Revoir la politique de rémunération avant la clôture. Le seuil de 50.000 € doit être vérifié société par société ; son franchissement conditionne non seulement le taux réduit ISOC mais, désormais, la déductibilité de certains précomptes en amont.
  • Documenter, dès aujourd'hui, les motifs de toute réorganisation. La clause anti-phénix impose au contribuable de prouver, si nécessaire, que la poursuite d'une activité similaire après liquidation répond à des motifs autres que fiscaux. Cette preuve se construit avant l'opération, pas après le contrôle.
  • Recalculer le seuil de bascule société / personne physique. Les arbitrages conseillés il y a deux ans sur la base d'un seuil de rentabilité de 70.000-80.000 € doivent être revisités à la lumière du nouveau différentiel de taxation.
  • Anticiper la prochaine loi-programme. Le rythme observé — une salve de mesures tous les six à douze mois depuis 2025 — suggère que le dossier n'est pas clos. Le conclave d'octobre 2026 devant encore trouver dix milliards, il serait imprudent de tenir pour acquis qu'aucune nouvelle disposition ne viendra, une fois de plus, resserrer l'étau sur la structure sociétaire des indépendants.

La prudence commande de construire des structures résilientes à un cadre mouvant plutôt qu'optimisées pour la seule règle du jour.


VII. Conclusion : pour une philosophie fiscale, à défaut d'une morale

Adam Smith, dont on cite complaisamment la main invisible sans jamais lire les canons qu'il posait pour tout bon impôt, en retenait quatre : l'équité, la certitude, la commodité de perception, et l'économie de perception — ce dernier canon signifiant qu'un bon système fiscal doit prélever le moins possible en sus de ce qu'il verse au Trésor, et, par extension chez ses lecteurs les plus rigoureux, qu'un État bien géré commence par ne pas dépenser inutilement avant de songer à prélever davantage.

Sur l'équité, le débat mérite d'être mené — on l'a dit, sérieusement. Sur la certitude, le verdict est sans appel : un régime qui change trois fois de paramètres en dix-huit mois ne satisfait à aucune des conditions qu'un philosophe de l'impôt, fût-il écossais et mort depuis 1790, jugerait minimales.

Et sur l'économie de perception, le diagnostic est plus sévère encore : un gouvernement qui vote la recette avec diligence et ajourne l’économie avec constance n'a, à ce jour, rien démontré qui ressemble à une gestion responsable — il a seulement démontré qu'il sait où se trouve la caisse la moins bien gardée.

Le gouvernement n'a pas besoin d'être sophiste pour gouverner ; il a le droit, et même le devoir, de lever l'impôt nécessaire à la soutenabilité des finances publiques — le conclave qui s'annonce le rappelle avec une brutalité que nul ne peut plus contester.

Ce qu'on est en droit d'exiger de lui, en revanche, c'est qu'il cesse d'emprunter à la philosophie morale un vocabulaire qu'il ne nourrit d'aucune doctrine, qu'il traite la dépense avec la même diligence législative que la recette, et qu'il assume, pour une fois, que la nécessité budgétaire se suffit à elle-même comme justification politique.

Elle n'a pas besoin du costume de la vertu. Le costume, du reste, est mal taillé — on en voit les coutures à chaque nouvelle loi-programme, et l'on en verra sans doute de nouvelles au sortir du conclave d'octobre.

Il y a, en creux, une dernière leçon socratique à tirer de cet épisode — la plus inconfortable, peut-être, pour notre profession elle-même.

Socrate ne se contentait pas de démasquer les sophistes ; il rappelait aussi à ses interlocuteurs qu'ils étaient souvent complices, par paresse intellectuelle, du confort qu'offre une rhétorique qu'on ne prend pas la peine de vérifier.

Le monde des dirigeants et des experts-comptables n'échappe pas à ce travers : combien de sociétés unipersonnelles ont-elles été constituées, ces quinze dernières années, sur la seule foi d'un seuil de rentabilité calculé une fois pour toutes, sans jamais être révisé à l'aune du cadre mouvant qu'on vient de décrire ?

Le gouvernement n'a pas le monopole du raisonnement paresseux. Exiger de lui de la cohérence n'a de sens que si l'on s'impose, de son côté, la même rigueur — celle qui consiste à requalifier chaque année, et non une fois pour toutes, le bien-fondé d'une structure sociétaire.

En attendant ce double sursaut de franchise — la sienne et la nôtre — chers amis professionnels du chiffre et de la fiscalité, continuons à tenter d’optimiser la situation de nos clients selon un régime dont on ne peut garantir qu'il sera toujours en vigueur au moment où vous lirez ces lignes.

C'est, après tout, la seule certitude que ce système nous laisse.

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