
Depuis le 7 octobre 2026, ChatGPT ne répond plus seulement par du texte. Avec « Intelligent UI », déployée en même temps que GPT-6, il compose ses réponses avec des graphiques, des diagrammes, des formulaires et de petits calculateurs que l'on manipule sans quitter la conversation, pour les comptes payants comme pour les comptes gratuits. Pour un cabinet d'expertise comptable, l'intérêt est immédiat : rendre lisible en quelques minutes un seuil de rentabilité ou l'effet d'un délai de paiement sur la trésorerie. À une condition, que ce décryptage détaille : traiter chaque outil généré comme un brouillon à vérifier, jamais comme un livrable.
OpenAI a annoncé le 7 octobre 2026 que GPT-6 peut désormais composer ses réponses à partir de texte, de visuels et d'éléments interactifs1. Concrètement, une réponse peut contenir un diagramme, un graphique que l'on modifie, un formulaire, des boutons sur lesquels on clique, voire un petit outil construit à la demande. Les exemples mis en avant par l'éditeur sont parlants : un calculateur d'épargne-retraite, un outil de partage de l'addition au restaurant, une recette dont les quantités s'ajustent au nombre de convives, le schéma d'un vélo à sept vitesses dont chaque pièce s'ouvre d'un clic, une carte d'itinéraire ou une liste de bagages à cocher.
Le modèle choisit lui-même la forme de la réponse. Il s'en tient au texte lorsque le visuel n'apporte rien, et construit une interface lorsqu'elle éclaire le propos. Il puise pour cela dans une bibliothèque de composants commune, ce qui donne aux réponses une présentation homogène, et l'interface s'affiche progressivement, avant même la fin de la réponse. L'utilisateur peut, dans ses réglages, réduire le nombre de visuels proposés.
Le déploiement est mondial. Il a commencé le 7 octobre pour les abonnés Plus, Pro, Business et Enterprise, qui disposent du modèle GPT-6 Sol, et s'étend dès le lendemain aux comptes gratuits et à la formule Go, qui utilisent GPT-6 Luna. La fonction concerne l'espace de conversation de ChatGPT ; les espaces Work et Codex n'en bénéficient pas encore. Les informations publiées ne précisent en revanche ni modalités particulières pour l'Union européenne, ni la possibilité d'exporter ou de partager les outils ainsi créés : chacun le vérifiera dans son propre compte. La presse spécialisée y voit un rapprochement avec les « Artifacts » que propose déjà Claude, l'assistant d'Anthropic. La réponse interactive devient un standard des assistants conversationnels, et non l'apanage d'un seul éditeur.
Le 8 septembre dernier, la rentrée académique de l'Ordre des Experts-Comptables et Conseils Fiscaux de Belgique (OECCBB) avait montré, à travers la démonstration d'un éditeur de logiciels, que la production comptable cesse d'être un livrable pour devenir une base que le client interroge en langage courant2. Le Forum For the Future en concluait que la valeur ne réside plus dans la mise en forme du bilan, mais dans la fiabilité de la donnée et dans la qualité de l'interprétation.
Intelligent UI fait avancer cette réflexion du côté de l'interprétation. Il ne s'agit plus seulement d'interroger la donnée, mais de la montrer et de la faire manipuler : déplacer un curseur, comparer deux scénarios, ouvrir le détail d'une étape. La différence avec un logiciel de gestion intégré est toutefois essentielle. Un tel logiciel travaille sur les données du dossier, structurées et contrôlées. ChatGPT, lui, travaille sur ce qu'on lui confie dans la conversation. Ce n'est pas un outil de production ; c'est un tableau blanc qui calcule. Sa place naturelle se trouve donc dans les moments de relation : l'entretien de clôture, la réunion budgétaire, la formation d'un stagiaire.
Les exemples qui suivent reposent sur des données fictives. Ils illustrent le type d'outil qu'il devient possible de demander en une phrase, dans la lignée des calculateurs présentés par OpenAI. Le résultat obtenu variera selon la formulation de la demande, et il appartient au professionnel d'en contrôler chaque chiffre.
Prenons une société dont les charges fixes annuelles s'élèvent à 180 000 euros et dont le taux de marge sur coûts variables atteint 60 %. Son seuil de rentabilité s'établit à 300 000 euros de chiffre d'affaires (180 000 / 0,60). Avec un chiffre d'affaires prévisionnel de 340 000 euros, la marge de sécurité est de 40 000 euros, soit 11,8 % du chiffre d'affaires.
Expliquée oralement, la notion reste abstraite. Présentée sous la forme d'un graphique dont le dirigeant déplace lui-même le curseur du taux de marge, elle devient évidente : si la marge recule à 55 %, le seuil monte à 327 273 euros et la marge de sécurité fond à 12 727 euros, soit 3,7 % du chiffre d'affaires. Cinq points de marge perdus suffisent à faire disparaître plus des deux tiers du coussin. C'est exactement le type de prise de conscience qu'un tableau figé obtient rarement.
Une entreprise facture 1 200 000 euros par an et encaisse ses factures, en moyenne, à 60 jours. Son encours clients avoisine 197 260 euros (1 200 000 × 60 / 365). Ramener le délai moyen à 45 jours réduit cet encours à environ 147 945 euros et libère près de 49 315 euros de trésorerie. Un simulateur muni d'un curseur sur le délai de paiement permet au client de tester lui-même l'effet d'une relance plus rigoureuse ou d'un escompte pour paiement anticipé, et de mesurer ce que vaut, en euros, chaque jour gagné.
Le schéma interactif du vélo présenté par OpenAI se transpose aisément à nos procédures : le circuit d'une facture entrante, de sa réception à sa comptabilisation, ou les étapes d'un dossier de clôture, chaque étape s'ouvrant d'un clic sur les pièces attendues et les contrôles à opérer. Pour l'accueil d'un nouveau client ou la formation d'un stagiaire, le gain pédagogique est réel. Le contenu juridique du schéma, en revanche, doit être vérifié dans les textes : le modèle dessine avec assurance des règles qu'il peut mal connaître.
Reste l'usage le plus modeste, et peut-être le plus fréquent : une liste des pièces à réclamer pour la clôture, à cocher avec le client en réunion, ou un tableau de répartition de frais communs entre les associés d'une société simple, selon une clé que l'on fait varier. Ces outils jetables font gagner du temps sur une tâche ponctuelle. Ils ne remplacent ni les modèles validés du cabinet ni son logiciel de gestion.
Les réponses les plus utiles ne sont pas que du texte.
Un simulateur soigné inspire confiance, et c'est précisément là que réside le risque. Une interface élégante n'a de valeur que si les calculs sont exacts, les données correctes et la demande bien comprise ; OpenAI reconnaît d'ailleurs que le jugement de conception de son modèle doit encore progresser. Un curseur fluide peut parfaitement reposer sur une formule erronée.
La vigilance s'impose plus encore en matière fiscale. Un modèle généraliste peut appliquer un taux dépassé, un plafond non indexé ou, tout simplement, une règle étrangère : la fiscalité française est abondamment documentée en ligne, et la confusion n'est jamais loin pour un contribuable belge. La règle de prudence est simple : ne jamais laisser l'outil choisir un taux, un plafond ou une date d'entrée en vigueur. Le professionnel fournit lui-même les paramètres, tirés de sources qu'il a vérifiées, et demande que les formules soient affichées.
Le contrôle, ensuite, tient en trois gestes : recalculer à la main ou dans un tableur deux ou trois points du graphique, tester des valeurs extrêmes (zéro, une valeur très élevée) pour voir si le résultat reste cohérent, et relire l'intitulé de chaque donnée affichée. Ce qui est montré au client engage le cabinet. Le client retiendra le chiffre, pas l'outil qui l'a produit.
La question de la confidentialité avait déjà été posée lors de la rentrée académique : nos cabinets manipulent des données sensibles, et les modèles les plus répandus appartiennent à des sociétés extra-européennes2. Intelligent UI ne change rien à cette réalité. Les données à caractère personnel des clients, de leurs travailleurs et de leurs propres clients restent soumises au règlement général sur la protection des données3, et le secret professionnel de l'expert-comptable ne s'arrête pas à la porte d'un assistant conversationnel.
La bonne nouvelle est que les usages décrits plus haut n'ont pas besoin de données réelles. Le simulateur de seuil de rentabilité ne requiert que trois chiffres, que l'on peut arrondir, sans le moindre nom. Il suffit donc d'en faire une règle de cabinet : pas de nom de client, pas de numéro d'entreprise, pas de grand livre, de fiche de paie ou d'extrait bancaire déposé dans une conversation, et en aucun cas dans un compte gratuit personnel. Pour un usage à l'échelle du cabinet, le choix d'une formule professionnelle s'accompagne de la lecture de ses conditions contractuelles relatives à l'utilisation et à la conservation des données : les informations publiées sur Intelligent UI n'abordent pas cette question.
Usage | Intérêt pour le cabinet | Point de vigilance |
|---|---|---|
Seuil de rentabilité | Rendre visible la marge de sécurité lors de l'entretien de clôture | Paramètres fournis et recalculés par le cabinet |
Délai de paiement clients | Chiffrer l'enjeu de trésorerie d'une décision de gestion | Données arrondies, sans nom de client |
Schéma de procédure | Accueillir un client, former un stagiaire | Contenu juridique vérifié dans les textes |
Outils internes | Gagner du temps sur des tâches ponctuelles | Ne remplace pas les modèles validés du cabinet |
Simulation fiscale | Illustrer un mécanisme | Taux et plafonds belges fournis, jamais laissés au modèle |
Pour la direction du cabinet. Avant que chacun n'expérimente dans son coin, fixer une charte d'usage courte : quels comptes peuvent être utilisés, quelles données n'y entrent jamais, qui valide un outil avant qu'il soit montré à un client. Si l'usage se généralise, choisir une formule professionnelle en connaissance de cause, conditions contractuelles lues.
Pour les collaborateurs et les stagiaires. La compétence qui prend de la valeur n'est pas de savoir formuler une demande, mais de juger le résultat. Une demande bien construite donne elle-même les paramètres et exige l'affichage des formules ; un résultat bien contrôlé a été recalculé sur quelques points avant d'être utilisé.
Pour la relation avec le client. Le simulateur se montre en réunion, comme un support d'explication. Les chiffres qui engagent le cabinet figurent ensuite dans ses documents habituels, établis et vérifiés selon ses procédures. Présenter l'outil pour ce qu'il est, une illustration, protège à la fois le client et le professionnel.
Intelligent UI ne transforme pas le métier d'expert-comptable ; elle en déplace l'un des gestes. Expliquer un chiffre au client a toujours fait partie de notre valeur ajoutée, et il devient plus simple de le faire avec un support vivant. Mais la machine qui dessine le graphique ne sait pas si le taux est le bon, si la règle est belge ou si le client est en droit de s'y fier. Cela reste notre affaire.
Les meilleures qualités d'un expert-comptable, c'est sa capacité de jugement et son esprit critique.