
Réduire les dépenses, augmenter les recettes, générer de la croissance : à la veille du conclave budgétaire, l'Arizona doit trouver quelque 10 milliards d'euros d'ici 2029. Mais ces trois voies ne s'additionnent pas comme des colonnes. Les titres-services le démontrent : lorsque le prix d'un service monte, l'économie ne suit pas le tableur – elle se déplace, parfois vers l'ombre.
Le gouvernement fédéral se réunit en fin de semaine prochaine pour boucler un effort d'environ 10 milliards d'euros d'ici 2029, avant la déclaration de politique générale du 13 octobre1. Les options sont connues : moins dépenser, davantage prélever, stimuler la croissance. Dans les tableaux budgétaires, chacune se chiffre à part. Dans l'économie réelle, elles se répondent. Toute décision politique modifie un prix, et tout prix modifié déplace une demande. Les économistes parlent d'élasticité-prix. Les budgets, eux, raisonnent trop souvent à comportement inchangé. Or chaque décision a un impact économique – et cet impact a lui-même un coût.
Une mesure se chiffre donc toujours deux fois. D'abord sur le papier : une assiette multipliée par un taux, une subvention rabotée, une économie inscrite. Ensuite dans la vie réelle, où les ménages, les entreprises et les travailleurs réagissent. Entre ces deux chiffres se loge le véritable coût de la décision. Peu de dispositifs l'illustrent aussi clairement que les titres-services.
Lancé en 2004, le régime des titres-services a réussi ce que peu de politiques publiques peuvent revendiquer : transformer une économie souterraine en économie formelle. Il occupe près de 145.000 travailleurs, à plus de 95 % des femmes. La plupart des « femmes de ménage » d'hier ont trouvé un statut : un contrat, une protection sociale, des droits à la pension. Selon une enquête de la KU Leuven, le travail au noir dans l'aide ménagère a été réduit de moitié2. Chaque heure déclarée génère des cotisations et de l'impôt, et ouvre des droits ; l'heure au noir ne laisse rien, ni à l'État ni à la travailleuse.
Ce succès a un prix pour les finances publiques, mais il se rembourse largement. L'évaluation réalisée pour la Flandre estime que 70 à 87 % du coût brut revient aux pouvoirs publics, sous forme de cotisations, d'impôts et d'allocations évitées3. Détail rarement souligné : la dépense est régionale, mais ces effets retour profitent surtout au fédéral.
Le ressort du système tient en un mot : le prix. Tant que l'heure déclarée reste compétitive face à l'heure au noir, le ménage entre dans le circuit et y reste. Or ce prix a bougé. En Flandre, le titre est passé de 9 à 10 euros en 2025 et la réduction d'impôt de 1,80 euro a disparu : l'heure nette grimpe de 7,20 à 10 euros, soit près de 40 % de hausse. Bruxelles a suivi au 1er janvier 2026 – de 10,20 à 11,40 euros, 14 euros au-delà de 300 titres, et fin de l'avantage fiscal. La Wallonie s'est limitée à 20 centimes.
Le résultat est désormais mesurable. Selon l'ONSS, le secteur a perdu 2.814 emplois en un an, et le volume de travail a reculé de 2,5 %4. L'ONSS relève que la baisse est plus marquée là où la réduction d'impôt a disparu, et moins en Wallonie, qui l'a conservée. Pour un ménage bruxellois qui recourt à quatre heures par semaine, la facture s'alourdit d'environ 250 euros par an. Le télétravail, qui pousse certains ménages à faire eux-mêmes leur ménage, joue aussi ; mais il n'explique pas les écarts entre Régions.
L'offre, elle aussi, se fragilise. Le nombre d'entreprises agréées a reculé de 6 %, et la main-d'œuvre vieillit : 37 % des travailleurs ont plus de 50 ans, contre 3,5 % de moins de 25 ans5. Un secteur dont la demande s'érode attire moins de nouvelles recrues. L'économie reste un équilibre entre l'offre et la demande : lorsque le prix monte, le nombre de personnes qui entrent dans le système et qui y restent diminue des deux côtés.
On objectera que le recul reste modéré. C'est exact – et c'est précisément ce qui le rend instructif. Car ceux qui décrochent les premiers ne sont pas les ménages aisés, mais les ménages modestes, ce que l'évaluation flamande avait anticipé. Et lorsque le client quitte le circuit, l'aide ménagère n'a pas toujours d'autre issue que la précarité ou le retour au noir. Un marché subventionné reste un marché : le prix fixé par l'autorité détermine qui y entre, qui y reste et qui en sort.
La mécanique budgétaire devient alors trompeuse. La Région économise une subvention ; le fédéral perd des cotisations et des impôts, et paie parfois des allocations. On a réduit une dépense, mais aussi une recette – et un peu de croissance. Les trois voies du conclave se retrouvent ainsi dans une seule décision, mais avec des signes contraires. On a déplacé un coût, on ne l'a pas nécessairement effacé.
Rien de tout cela ne rend le système intouchable. Revoir un prix, cibler une aide, corriger des abus : ce sont des choix légitimes. Encore faut-il les poser en connaissance de cause, avec leurs effets de comportement et leur répartition entre niveaux de pouvoir. La croissance, troisième voie du conclave, ne se décrète pas : elle se préserve d'abord en ne détruisant pas ce qui fonctionne.
Les titres-services ont prouvé qu'un prix juste pouvait faire sortir tout un pan de l'économie de l'ombre. Un prix mal calibré peut l'y renvoyer tout aussi sûrement.
Cette opinion a également été publiée dans La Libre Eco