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Quand la France perd 800 millionnaires: quelle leçon fiscale pour la Belgique ?

En 2025, la France a vu partir 800 millionnaires, emportant quelque 4 milliards d'euros. Une goutte d'eau au regard de ses 2,4 millions de contribuables fortunés ? C'est précisément ce raisonnement rassurant qui devrait nous interpeller, au moment où la Belgique — hier terre d'accueil des exilés fiscaux — se dote d'une taxe sur les plus-values et de sa propre taxe de sortie. Car la compétition fiscale ne prévient jamais avant de devenir irréversible.


Huit cents départs : l'épaisseur du trait ?

Le dernier Wealth Migration Report de Henley & Partners l'établit : la France a enregistré en 2025 un solde net de 800 millionnaires en moins. Rapporté aux 2,4 millions de personnes dont le patrimoine dépasse le million d'euros, le chiffre paraît anecdotique — 0,03 %, l'épaisseur du trait. Et pourtant. Selon l'iFRAP, chaque partant a emporté en moyenne 5 millions d'euros d'actifs, soit près de 4 milliards d'euros sortis du pays en une seule année. Le débat n'est donc pas statistique ; il est qualitatif. La vraie question n'est pas « combien partent ? », mais « qui part, et qu'emporte-t-il ? ».


Pourquoi la marge pèse plus que la masse

Ceux qui partent ne sont pas des contribuables comme les autres. Ils détiennent des entreprises, financent des projets, créent des emplois et acquittent — tant qu'ils restent — une part disproportionnée de l'impôt. L'histoire fiscale française le démontre avec une constance remarquable. L'ISF, instauré en 1982, a rapporté 63,5 milliards d'euros au total ; il aurait, selon l'économiste Eric Pichet, provoqué près de 200 milliards d'euros de fuite de capitaux. La « super-taxe » de 75 % voulue par François Hollande a rapporté 160 millions en 2013, 260 millions en 2014 — avant de s'éteindre, non sans avoir poussé Bernard Arnault et Gérard Depardieu… vers la Belgique. Taxer sans pouvoir retenir, c'est parfois perdre deux fois : la recette espérée et la base qui la portait.

Le remplacement de l'ISF par l'IFI, en 2017, raconte la suite de l'histoire : recentré sur le seul patrimoine immobilier — par définition immobile —, l'impôt rapporte aujourd'hui près de 1,1 milliard d'euros par an. Le législateur français a fini par admettre, dans les faits, ce qu'il refusait d'énoncer en droit : on ne taxe durablement que ce qui ne peut pas s'enfuir.


La compétition fiscale n'est pas une théorie : c'est un marché

Face à la proposition de Gabriel Zucman — un impôt annuel de 2 % sur les fortunes dépassant 100 millions d'euros, assorti d'une taxe de sortie de cinq ans, dont les partisans attendaient 20 milliards d'euros par an prélevés sur quelque 1.800 foyers —, le législateur français a finalement reculé, lui préférant une taxe de 20 % sur les biens de luxe logés dans des holdings passives. Pendant que Paris délibérait, d'autres États déroulaient le tapis rouge : les Émirats arabes unis sans impôt sur le revenu, l'Italie et son forfait pour nouveaux résidents, la Suisse, Monaco, le Portugal. Il faut nommer les choses : la base imposable n'est plus un stock captif, c'est un flux courtisé. Et sur ce marché-là, chaque État est en concurrence, qu'il le revendique ou qu'il s'en défende.

Les tenants de l'impôt sur la fortune, Thomas Piketty en tête, objectent que la fuite des capitaux est exagérée et qu'une coopération internationale la neutraliserait. L'argument mérite d'être entendu — il a même sa cohérence. Mais cette coopération n'existe pas encore, tandis que l'impôt, lui, s'applique tout de suite. Légiférer comme si le monde était coordonné alors qu'il ne l'est pas, c'est faire porter aux finances publiques le coût de son propre optimisme.


Et la Belgique, dans ce miroir ?

L'ironie mérite d'être relevée : le pays qui accueillait hier les exilés de l'ISF vient de franchir un cap historique. Depuis le 1er janvier 2026, les plus-values sur actifs financiers y sont taxées à 10 % au-delà d'une franchise de 10.000 euros — une loi entrée en vigueur avant même d'être votée, et publiée au Moniteur belge le 21 avril 2026. Le législateur, conscient du précédent français, l'a d'emblée assortie d'une taxe de sortie : le transfert de résidence à l'étranger vaut cession réputée des actifs, avec sursis de paiement automatique au sein de l'Espace économique européen et extinction de la dette après 24 mois sans réalisation. L'aveu est éloquent — on ne verrouille que les portes par lesquelles on craint de voir partir.

Le dossier français rappelle par ailleurs que le taux n'est pas seul en cause. Six Premiers ministres en cinq ans, des crises budgétaires à répétition, une élection présidentielle sous tension : c'est l'imprévisibilité qui fait fuir les capitaux, au moins autant que l'impôt. La Belgique, qui a fait entrer sa taxe en vigueur avant même de l'avoir votée, serait mal inspirée de sourire : en matière de sécurité juridique, elle vient de montrer que l'improvisation n'est pas un monopole français.

La question inconfortable doit pourtant être posée : une exit tax retient-elle les capitaux, ou signale-t-elle à ceux qui hésitent qu'il vaut mieux partir avant la prochaine réforme ? Rien n'indique, à ce jour, un exode belge. C'est précisément maintenant que la réflexion a de la valeur — pas le jour où les statistiques trancheront à notre place. Un petit pays ouvert, dont la prospérité repose sur des bases mobiles, n'a pas le luxe d'expérimenter ce que la France a déjà payé pour apprendre. Un État de onze millions d'habitants ne retient pas ses bases imposables par la contrainte : il les retient par la confiance.

Une fuite marginale n'effraie personne : c'est même sa définition. Mais en fiscalité comme en hydraulique, ce n'est jamais la première goutte qui emporte la digue — c'est celle que l'on a cessé de compter.


Cette opinion a également été publiée dans L'Echo


Notes

1 Henley & Partners, Wealth Migration Report ; estimations iFRAP relayées par Euronews, 24 juillet 2026.
2 E. Pichet, estimation des effets de l'ISF ; rendements : Commission européenne.
3 Taxe sur les plus-values sur actifs financiers, M.B., 21 avril 2026, applicable depuis le 1er janvier 2026.

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