
L'Institut des Réviseurs d'Entreprises (IRE) a publié le 6 octobre 2026 une brochure consacrée aux marchés publics et aux ASBL, élaborée par sa Commission secteur non-marchand. Centrée sur les marchés de faible montant, sous 30.000 euros HTVA, et sur les marchés de fournitures et de services inférieurs à 140.000 euros HTVA, elle défend une idée simple : bien appliquées, ces règles deviennent des outils de gestion au service du « best value for money ». Pour l'expert-comptable qui tient les comptes, conseille ou contrôle une ASBL subventionnée, c'est un référentiel de bonnes pratiques directement mobilisable.
Le constat de départ est familier à quiconque accompagne le secteur non-marchand. La réglementation des marchés publics est souvent ressentie comme lourde, formelle, parfois rédhibitoire. Bon nombre d'ASBL renoncent à répondre à des appels d'offres, ou considèrent l'application des règles à leurs propres achats comme une perte de temps. Les raisons sont connues : des procédures jugées complexes pour des équipes administratives restreintes, des délais de rédaction, de publication et d'analyse qui freinent l'action, et un sentiment de manque de flexibilité.
La difficulté est plus aiguë encore dans les petites ASBL, qui concentrent leurs moyens humains sur leurs projets. Or la même équipe réduite doit souvent porter trois casquettes : appliquer les règles à ses achats en tant que pouvoir adjudicateur, participer à des marchés publics lancés par d'autres entités en tant que soumissionnaire, et gérer des fonds de bailleurs qui imposent ces règles ou des règles similaires.
La brochure4 ne prétend pas couvrir l'ensemble de la matière : les marchés supérieurs aux seuils européens et les secteurs spéciaux en sont expressément exclus. Elle s'articule en deux temps — d'abord les seuils, les modes de passation et leur lien avec les procédures internes de l'ASBL, ensuite une série de bonnes pratiques pour chaque étape clé d'un marché, quels que soient son montant et son mode de passation.
Le fil conducteur de la brochure tient en une démonstration : les valeurs des ASBL, les procédures de contrôle interne liées à leurs achats et les principes des marchés publics poursuivent des objectifs très proches. Honnêteté et clarté dans la gestion, équité envers les parties prenantes, intégrité financière et exemplarité d'un côté ; séparation des fonctions adaptée à la taille de l'entité, validation des seuils d'autorisation, traçabilité des opérations, contrôles financiers et budgétaires, suivi des fournisseurs et contrôles a posteriori de l'autre.
Les marchés publics, eux, visent la transparence pour écarter tout soupçon de favoritisme, l'égalité de traitement entre soumissionnaires, une concurrence qui débouche sur le meilleur rapport qualité-prix, la bonne gestion des fonds publics et la prévention de la fraude et de la corruption. S'y ajoutent l'accès des PME et des acteurs locaux, notamment par la division en lots, et l'intégration de critères sociaux, environnementaux ou d'innovation.
Le « best value for money » fait la synthèse : obtenir la combinaison optimale entre le coût, la qualité et l'impact, en évaluant les offres sur plusieurs critères et non sur le seul prix. La brochure souligne que cette logique rejoint les exigences de nombreux bailleurs, notamment les fonds européens — et qu'elle garde tout son sens pour l'ASBL qui n'est pas pouvoir adjudicateur.
Si des règles doivent être appliquées, autant les transformer en outils de gestion performants.
Avant toute discussion de procédure, il faut qualifier l'entité. Une ASBL est un pouvoir adjudicateur, tenu de respecter la loi du 17 juin 2016 relative aux marchés publics1, si elle remplit au moins un des critères suivants : plus de 50 % de son budget provient de subsides ou de subventions publiques ; sa gestion est majoritairement contrôlée par une autorité publique ou un autre pouvoir adjudicateur ; plus de la moitié des membres de son organe d'administration sont nommés par une autorité publique ou un autre pouvoir adjudicateur. L'analyse passe par les statuts, le but social, la provenance, la forme et la nature du financement.
Les fonds européens et les agences de développement étrangères ne sont pas des pouvoirs adjudicateurs au sens de la loi belge. Le seul fait de les recevoir ne suffit donc pas. L'ASBL y est néanmoins soumise si elle a déjà la qualité de pouvoir adjudicateur pour d'autres motifs — direction, financement ou contrôle majoritaire par des pouvoirs adjudicateurs belges, ou projet de travaux sur des bâtiments scolaires, culturels, sportifs ou administratifs subventionné à plus de 50 % et supérieur au seuil européen de 5.404.000 euros HTVA en 2026. Elle l'est aussi lorsque les fonds transitent par un pouvoir adjudicateur belge, à l'image de la Région wallonne qui redistribue des fonds FEDER, ou lorsque la convention de subventionnement lui impose contractuellement les règles — ou seulement leurs principes généraux de concurrence.
Pour le professionnel, l'enjeu est double : un calcul de la part de financement public qui intègre correctement les fonds européens transitant par une Région ou une Communauté, et une lecture attentive des conventions de subventionnement, qui créent parfois une obligation contractuelle là où la loi n'en impose pas.
Les seuils de publicité européenne, fixés par l'Union et revus tous les deux ans, s'établissent depuis le 1er janvier 2026 à 216.000 euros HTVA pour les fournitures et services des secteurs classiques, 432.000 euros dans les secteurs spéciaux et la défense, 5.404.000 euros pour les travaux et les concessions, et 750.000 euros pour les services sociaux et autres services spécifiques des secteurs classiques2. En deçà, trois repères belges structurent la pratique : publication au niveau belge au-delà de 140.000 euros HTVA ; recours obligatoire à la plateforme électronique www.publicprocurement.be dès 30.000 euros HTVA ; régime du faible montant jusqu'à 30.000 euros HTVA.
La procédure ouverte, en une phase et sans négociation, reste utilisable quelle que soit la valeur du marché. La procédure concurrentielle avec négociation, en deux phases, est réservée à des situations particulières — marchés complexes ou innovants — et ouverte aux travaux sous 750.000 euros et aux fournitures et services sous le seuil européen. La procédure négociée directe avec publication préalable, en une phase, combine pour tous les marchés sous le seuil européen la rapidité de la réception directe des offres et la possibilité de négocier.
La procédure négociée sans publication préalable, enfin, permet d'inviter directement un ou plusieurs opérateurs. Elle reste exceptionnelle et n'est ouverte que dans des cas précis : dépenses inférieures à 140.000 euros HTVA dans les secteurs classiques — portées à 750.000 euros HTVA dans les secteurs sociaux tels que la santé, l'action sociale, l'éducation ou la culture —, urgence impérieuse résultant d'événements imprévisibles, absence de concurrence pour des raisons techniques ou d'exclusivité, ou marché précédent infructueux.
Pour les achats répétitifs — fournitures de bureau, carburant, maintenance informatique, nettoyage, petites réparations —, l'accord-cadre fixe pour une durée en général limitée à quatre ans les conditions des commandes futures, sans obligation d'achat immédiat. Le mode de passation se détermine sur l'estimation totale des besoins pendant toute sa durée, et un montant ou un volume maximal doit être fixé d'emblée.
La seconde partie de la brochure suit la vie d'un marché. Elle commence par l'estimation, décisive puisqu'elle détermine la procédure : toutes les reconductions, options et compléments doivent être pris en compte, et les marchés réguliers de fournitures et de services s'additionnent sur douze mois. La consultation préalable du marché, ou prospection, est expressément autorisée pour affiner cette estimation, qui doit être documentée dans la décision de lancement. Le budget approuvé par l'assemblée générale sert de base à la planification des marchés.
Un bon cahier spécial des charges est clair, complet, conforme, structuré, objectif et exploitable. La brochure en détaille le contenu type — clauses administratives, clauses techniques, formulaire de soumission — et fixe un contenu minimal pour la demande d'offre moins formalisée : identité du pouvoir adjudicateur, objet et nature du marché, mode de passation, durée, modalités de paiement, propriété des droits, dépôt de l'offre.
Les critères de sélection doivent être liés à l'objet du marché et proportionnés à son importance. L'exemple retenu par la brochure parlera à toute la profession : exiger un chiffre d'affaires annuel minimal de 10.000.000 d'euros pour l'audit d'une petite ASBL écarterait d'office des réviseurs parfaitement qualifiés, et serait illégal faute de proportion. Les critères d'attribution, eux, doivent être mesurables, objectifs et pondérés dans le CSC ; pour une mission normée comme l'audit, la méthodologie demandée gagne à être adaptée au contexte du pouvoir adjudicateur. L'IRE a d'ailleurs validé un modèle de CSC pour la désignation d'un commissaire, accessible via l'Observatoire des marchés publics.
La brochure rappelle aussi deux garde-fous : les offres affectées d'irrégularités substantielles sont écartées sans régularisation possible, et un prix soupçonné d'être anormal doit être justifié par le soumissionnaire dans un délai minimal de douze jours.
Le procès-verbal de réception des offres — généré automatiquement par la plateforme au-delà de 30.000 euros HTVA — et le procès-verbal d'évaluation, motivé critère par critère et signé par l'organe compétent, constituent la colonne vertébrale du dossier. Sous 30.000 euros HTVA, la procédure par facture acceptée ne dispense pas d'une mise en concurrence documentée : un « mini » CSC, trois offres sollicitées ou trois conditions consultées, une décision motivée et le respect de la séparation des fonctions.
La documentation de chaque dossier conditionne toute vérification interne ou externe. La brochure en dresse la liste minimale selon le type de marché — avec publicité, sans publicité, de faible montant ou subséquent à un accord-cadre — sans oublier les approbations internes et les négociations éventuelles.
Le registre des marchés publics doit au minimum mentionner l'objet du marché, la procédure, le montant attribué et le fournisseur choisi, ainsi que la date d'attribution ; il doit pouvoir être communiqué au pouvoir subsidiant et aux organes de contrôle externes. Plus détaillé, il devient un outil d'analyse des risques : récurrence d'un même fournisseur dans les marchés de faible montant, signe possible de saucissonnage, marchés infructueux révélant un CSC peu clair ou un budget mal estimé, modifications en cours d'exécution. Un tableau de suivi complète le dispositif pour les marchés à facturations multiples.
Depuis le 1er janvier 2025, l'article 165, § 2, de la loi du 17 juin 2016 impose en outre de transmettre, avant le 15 février, la valeur totale des marchés de faible montant conclus l'année précédente, ventilée par entreprise bénéficiaire et par type de marché3. L'estimation au moment de la passation est déterminante, et les marchés attribués pour moins de 3.000 euros HTVA sont exclus — exclusion qui, selon la brochure, ne vaut pas pour les marchés subséquents à un accord-cadre. Aucune sanction spécifique n'est prévue, mais le service fédéral compétent publie des indicateurs de respect de l'obligation. La brochure relève que le manquement pourrait être mentionné dans la seconde partie du rapport du commissaire, au titre du non-respect des obligations légales et réglementaires.
Plus ce registre sera détaillé, plus il permettra d'être également un outil de gestion performant.
Depuis le 1er janvier 2026, la facture électronique structurée est obligatoire pour la plupart des opérations B2B entre entreprises belges assujetties à la TVA. La brochure en tire les conséquences pour le secteur. L'ASBL qui ne réalise que des opérations exemptées n'émet pas de factures électroniques. L'ASBL assujettie qui facture une autre entreprise belge assujettie émet et reçoit via Peppol, même sous le régime de franchise des petites entreprises. Surtout, l'ASBL pouvoir adjudicateur, même exemptée, doit pouvoir recevoir les factures électroniques structurées de ses fournisseurs : les pouvoirs adjudicateurs sont tenus de permettre cette transmission, obligation qui s'ajoute à celles de la réglementation Peppol applicable en B2B.
Thème | Ce que retient la brochure | Point d'attention pour le professionnel |
|---|---|---|
Qualification | Un critère sur trois suffit : financement, contrôle ou nomination | Intégrer les fonds européens redistribués ; lire les conventions |
Seuils 2026 | 30.000 €, 140.000 €, 216.000 € HTVA ; 750.000 € en secteurs sociaux | Estimer reconductions et options comprises |
Procédures internes | Seuils d'approbation propres, éventuellement plus stricts | Documenter ce qui est soumis au valideur |
Critères | Sélection proportionnée, attribution pondérée | Éviter le critère qui ne laisse qu'un candidat |
Registre | Objet, procédure, montant, fournisseur, date d'attribution | En faire un outil d'analyse des risques |
Article 165 | Transmission avant le 15 février, sans sanction spécifique | Déclarer, même tardivement |
Peppol | Réception obligatoire pour le pouvoir adjudicateur | Vérifier l'outil de réception des ASBL exemptées |
Pour les dirigeants d'ASBL. Faites trancher par l'organe d'administration la question du statut de pouvoir adjudicateur, sur la base des statuts, des comptes et des conventions de subventionnement. Si elle est positive, traduisez le budget en plan des marchés, couvrez les achats récurrents par des accords-cadres et alignez vos seuils internes d'approbation sur les seuils légaux.
Pour l'expert-comptable et le conseiller fiscal. Intégrez la qualification de pouvoir adjudicateur à la revue annuelle du dossier : elle dépend de la structure de financement, qui évolue d'un exercice à l'autre. Proposez au client un registre des marchés articulé sur le plan comptable, de façon à en extraire sans effort la liste des marchés de faible montant et à repérer la récurrence d'un fournisseur.
Pour les missions de contrôle. La brochure rappelle que le non-respect de l'obligation de rapportage peut être mentionné dans la seconde partie du rapport du commissaire. Un registre complet et des dossiers documentés sont, à l'inverse, le meilleur gage d'une vérification sans difficulté.
Pour le calendrier. La prochaine échéance de transmission des marchés de faible montant tombe avant le 15 février 2027, pour les marchés conclus en 2026. C'est le bon moment pour vérifier, avec chaque ASBL concernée, que le registre est à jour et que la réception des factures électroniques structurées est opérationnelle.
La brochure de la Commission secteur non-marchand de l'IRE offre ainsi à la profession un langage commun avec les ASBL : celui d'une gestion des achats qui protège l'association contre les contestations, les difficultés avec les pouvoirs subsidiants et le risque réputationnel, plutôt qu'un formalisme subi.