
Cette semaine, à Paris, l'assemblée générale de la FIDEF et le 81e congrès des experts-comptables français ont mis un même mot au centre de la table : refondation. La France entame la facture électronique obligatoire que nos cabinets pratiquent depuis le 1er janvier 2026 — et nos confrères ont déjà tourné la page technique pour poser les questions difficiles : l'offre de valeur, les compétences, la relation client. Nous avons un an d'avance sur le calendrier. Pas encore sur les réponses.
Deux rendez-vous, deux raisons. L'assemblée générale de la Fédération internationale des experts-comptables francophones (FIDEF) d'abord : cette table où se retrouvent des consœurs et des confrères venus d'Afrique, d'Asie, d'Amérique du Nord et d'Europe, et où l'on découvre chaque fois la même chose — les mêmes mutations arrivent partout, jamais au même rythme ni dans le même ordre. Le 81e congrès de l'Ordre des experts-comptables français ensuite, du 16 au 18 septembre, à la Porte de Versailles.
Pourquoi un président d'Ordre s'absente-t-il trois jours quand les dossiers s'empilent ici ? Parce qu'il n'existe pas d'autre méthode. Nous ne pouvons pas répondre à ce que vivent vos cabinets si nous ne regardons que nos propres frontières. Écouter nos confrères internationaux n'est pas du tourisme institutionnel : c'est comprendre plus tôt ce qui nous arrive, et nous équiper pour vous apporter de meilleures réponses.
Et le plus utile, dans ces déplacements, n'est jamais ce que l'on venait chercher. C'est ce que l'on n'avait pas prévu d'entendre.
Je n'avais pas prévu, par exemple, d'entendre parler de nous. Devant plusieurs milliers d'experts-comptables, le ministre chargé des Comptes publics, David Amiel, a expliqué que les premiers résultats français dépassaient les attentes — et que ces estimations, la France les avait calibrées en regardant ce qui s'était passé en Belgique et en Italie.
Le calendrier français se déploie en deux temps : le 1er septembre 2026 pour la première étape — réception obligatoire pour toutes les entreprises, émission pour les plus grandes — puis le 1er septembre 2027 pour la généralisation de l'obligation d'émission. Plus des deux tiers des entreprises redevables de la TVA ont déjà désigné leur plateforme ; des millions de factures ont circulé, pour plusieurs milliards d'euros. Et le ministre a redit qu'aucune sanction ne frapperait une entreprise d'ici la fin de l'année 2026 : la priorité est l'accompagnement, pas la menace.
Entendons bien ce que cela signifie pour nous. Cette réforme, nous la vivons depuis le 1er janvier 2026. Nos cabinets ont encaissé le choc, nos clients ont basculé, nos outils ont tenu — pas partout, pas sans douleur, et je n'oublie aucune des semaines difficiles que certains d'entre vous ont traversées. Mais cette avance porte un nom : de l'expérience. C'est une matière première. Encore faut-il décider d'en faire quelque chose.
Nous ne sommes pas en avance sur un calendrier. Nous sommes en avance sur une expérience.
Le congrès s'intitulait « [Re]fondation des cabinets : environnement – valeur – compétences ». Le « re » entre crochets n'est pas une coquetterie de graphiste : il porte un doute utile. Faut-il fonder à nouveau, ou fonder autrement ? Les deux lectures ont été assumées, et c'est ce qui rend l'exercice intéressant.
La séance inaugurale a posé quatre piliers — la réglementation, la relation client, l'offre de valeur, les compétences — et un cinquième élément sans lequel les quatre autres restent décoratifs : l'engagement, celui de chaque cabinet et de chacune et chacun d'entre nous. Je consacre à ces cinq piliers un article distinct sur notre blog, parce qu'ils méritent mieux qu'un paragraphe et qu'ils se traduisent très concrètement dans nos cabinets bruxellois et brabançons.
Une formule, ce matin-là, a fait taire la salle. Nous ne sommes plus à chercher à optimiser l'existant ; nous en sommes à nous demander ce que sera demain un cabinet utile, différenciant et rentable. Trois mots, trois exigences. Aucune n'est acquise, et aucune ne se règle par un logiciel.
L'autre secousse est venue d'un historien, Mathieu Baudin, qui dirige l'Institut des futurs souhaitables. Il a parlé de chenilles et de papillons. La chenille, expliquait-il, n'a pas l'idée, pas l'envie, pas même la capacité d'imaginer qu'elle puisse devenir papillon ; face aux premières cellules de la métamorphose, son réflexe est d'envoyer les anticorps. Puis vient un point de bascule. Sa conclusion tenait en une ligne : il y a plus de risques à ne pas bouger qu'à bouger.
Je ne veux pas d'un Ordre qui découvre les mutations en même temps que ses membres. C'est la raison d'être de ces déplacements, et l'engagement que je prends devant vous au nom de l'Ordre des Experts-Comptables et Conseils Fiscaux de Belgique (OECCBB) : ce que nous entendons ailleurs revient ici, sous une forme utilisable — dans nos formations, dans la Revue Générale, sur notre blog, dans nos rencontres avec vous.
Cela vaut dans l'autre sens. Ce que nos cabinets ont appris de la facture électronique — les pièges de la bascule, les questions que posent les clients, ce qui se règle en amont et ce qui se paie en aval — intéresse une profession francophone entière. Cette expérience nous oblige aussi : nous sommes d'autant plus crédibles auprès de l'Administration et du législateur que nous parlons d'un vécu plutôt que de principes. À Bruxelles comme à Paris.
Une phrase d'Alain a été citée depuis la scène, et je la reprends volontiers : « Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté. » Nos cabinets ont traversé une réforme qu'on nous annonçait impraticable. Ils traverseront l'intelligence artificielle, la recomposition de nos missions et la guerre des compétences — non parce que ce sera facile, mais parce que nous l'aurons voulu et préparé.
L'avenir ne se prévoit pas : il se prépare. C'est pour cela que je continuerai d'aller écouter ailleurs. Non pour m'éloigner de vous — pour revenir mieux armé.
Notes
1. 81e congrès de l'Ordre des experts-comptables, « [Re]fondation des cabinets : environnement – valeur – compétences », Paris, 16-18 septembre 2026 — congres.experts-comptables.com.
2. Données du déploiement français : interventions de la séance plénière inaugurale du 16 septembre 2026, reprises ici en ordres de grandeur.