
L'intelligence artificielle promet aux experts-comptables un conseil à la demande, disponible à toute heure. Mais une IA ne raisonne jamais mieux que les données qu'on lui confie. Avec nACnAI, l'Ordre a mis la règle fiscale à portée de question ; reste à mettre en ordre le dossier. Or une donnée abondante n'est pas une donnée juste. Entre les deux, il faut un garant : l'expert-comptable. C'est ce rôle qui décidera de la place de notre profession dans l'économie de l'IA.
On parle beaucoup de l'outil. On parle trop peu de ce qu'il mange.
Chaque semaine apporte son assistant, son agent, sa promesse. Et chaque semaine, dans nos cabinets, la même question revient : par où commencer ? La réponse la plus lucide que j'ai lue récemment ne vient pas de notre secteur. Dans une interview publiée par Business AM le 6 octobre, Dorien Roes, Country Lead de Workday, l'énonce ainsi : « Un agent d'IA n'est efficace que dans la mesure où le contexte sur lequel il s'appuie est solide. » Son conseil : « Ne commencez pas par l'outil d'IA, mais par vos données, vos processus et vos collaborateurs. »
Le constat vaut pour les grands groupes. Il vaut davantage encore pour nous. Car l'IA change de nature : elle ne se contente plus de répondre, elle commence à agir — lancer un traitement, vérifier une pièce, signaler un écart. De copilote, elle devient agent. Or un agent qui travaille sur des données incomplètes ou fausses ne se trompe pas plus lentement qu'un humain : il se trompe plus vite, et à grande échelle.
La question n'est donc plus « l'IA peut-elle faire cela ? », mais « sur quelles données, et sous la responsabilité de qui ? ».
Chez beaucoup de nos clients PME, la donnée vit encore en archipel : une facture structurée ici, un ticket photographié là, un tableur maison, un mail qui « vaut accord ». Depuis le 1er janvier 2026, la facture électronique structurée entre entreprises a changé la matière première de notre travail — mais elle n'a pas, à elle seule, mis de l'ordre dans le reste.
Et pourtant, nous occupons une position que personne d'autre n'a. L'expert-comptable est le seul tiers qui voit passer l'ensemble des flux d'une entreprise : achats, ventes, banque, salaires, fiscalité. Ce qui, hier, était une charge — collecter, classer, rapprocher — devient un actif stratégique. Celui qui organise la donnée prépare le conseil de demain.
Organisée, d'abord : des plans comptables cohérents, des pièces rattachées, des processus documentés. Une IA ne devine pas une structure absente. Smart, ensuite : une donnée qui circule sans ressaisie, connectée, exploitable en continu plutôt qu'à la clôture. Le conseil à la demande suppose une comptabilité qui vit au rythme de l'entreprise.
Juste, enfin — et c'est le mot qui nous distingue. Juste au sens d'exacte : contrôlée, réconciliée, défendable. Juste au sens de loyale : traitée dans le respect du secret professionnel et de la confiance du client.
Organisée et smart, un logiciel peut y aider. Juste, seul un professionnel peut le garantir. Une facture électronique arrive parfaitement structurée : la machine la lit en une fraction de seconde. Mais la dépense est-elle professionnelle ? Se rattache-t-elle au bon exercice ? Le fournisseur est-il celui qu'il prétend être ? La machine lit ; l'expert-comptable qualifie. Cette qualification exige du jugement, de l'indépendance, une déontologie et une responsabilité personnelle — tout ce qu'un algorithme n'a pas, et que notre titre garantit.
L'Ordre des Experts-comptables et Comptables brevetés de Belgique (OECCBB) n'a pas attendu pour faire sa part du chemin. nACnAI, notre robot, est offert à tous les membres ; depuis juin, il s'installe sur Windows comme sur macOS, et depuis le 3 juillet, FisconetPlus, la bibliothèque du SPF Finances, s'y intègre : législation, arrêtés, circulaires, décisions anticipées et jurisprudence s'interrogent en langage courant. Nous l'avons voulu un compagnon, pas un oracle.
Mais soyons lucides : une IA qui connaît la règle ne connaît pas encore le dossier. La règle, c'est la bibliothèque. Le dossier, ce sont les faits du client — et ces faits, c'est nous qui les tenons. Le jour où l'IA croisera la règle et le dossier, la valeur ne sera pas dans l'algorithme, que tout le monde pourra acheter. Elle sera dans la donnée certifiée juste par un professionnel.
Plus l'IA agit, plus la gouvernance devient centrale. Dorien Roes le dit sans détour : « Chaque action doit être explicable, vérifiable et attribuable. » Piste d'audit, justification de chaque écriture : c'est notre culture depuis toujours. Ce que l'industrie découvre sous le nom de gouvernance de l'IA, notre profession le pratique sous le nom de rigueur.
L'algorithme peut proposer ; il ne peut pas répondre de ce qu'il propose. L'expert-comptable, lui, en répond — devant son client, devant l'administration, devant les tiers qui se fient aux comptes. C'est cette responsabilité qui fait de nous le garant naturel d'un écosystème de données juste : en amont, en accompagnant nos clients pour qu'ils produisent une donnée propre à la source ; en aval, en gardant la main sur ce que l'IA en fait.
Alors, par où commencer ? Par nos données, nos processus et nos équipes — avant le prochain outil. Par un dossier pilote remis à plat, une collecte clarifiée, un client convaincu que la qualité de ses pièces conditionne la qualité de nos conseils. Et par nACnAI, que chacun peut ouvrir dès aujourd'hui.
Ensemble, à Bruxelles comme en Wallonie, faisons de nos cabinets les garants d'un écosystème de données organisé, smart et juste.
L'IA répondra à la demande. Encore faut-il que quelqu'un ait rendu la donnée digne de confiance. Ce quelqu'un, c'est nous.