
Le Financial Times, qu’on ne soupçonnera pas de gauchisme primaire, rappelle opportunément l’épisode des Luddites, ces ouvriers anglais qui, au début du XIXᵉ siècle, brisaient les métiers à tisser. On les a caricaturés comme des ennemis du progrès. Ils étaient surtout les premiers à comprendre que la machine pouvait devenir un instrument de dépossession. La France connut le même vertige avec les canuts lyonnais sous Louis-Philippe.
Le quotidien anglo-saxon souligne que c’est exactement ce qui revient avec l’intelligence artificielle. La question n’est pas de savoir s’il faut l’arrêter. Elle est de savoir qui bénéficiera de ses gains. Car, pour l’instant, le citoyen voit surtout les escroqueries numériques, les contenus médiocres produits à la chaîne, les atteintes au droit d’auteur, les centres de données énergivores et les annonces glaçantes de suppressions d’emplois.
Le XIXᵉ siècle avait mécanisé le bras. Le XXIᵉ siècle mécanise l’espace cognitif. C’est pourquoi la peur sociale n’est pas irrationnelle. L’intelligence artificielle menace désormais les classes moyennes qualifiées : juristes, comptables, consultants, journalistes, traducteurs, analystes, graphistes, développeurs. Tous ceux à qui l’on avait dit : « Étudiez, adaptez-vous, maîtrisez les outils numériques ». Et voici que l’outil numérique suprême menace la valeur même de leur qualification.
Face à cela, les réponses politiques paraissent faibles : formation continue, reconversion, revenu universel, taxation du capital. Tout cela est utile, mais insuffisant. Le vrai sujet est plus brutal : peut-on laisser l’intelligence artificielle suivre la logique pure du capitalisme de plateforme, c’est-à-dire la concentration, la vitesse, le monopole et la captation des gains ?
Si la réponse est oui, la révolte viendra. Par le vote, par la défiance, par les recours, par les syndicats nouveaux, par la contestation des centres de données. Les nouveaux Luddites ne porteront peut-être pas de marteaux. Ils auront des bulletins de vote, des colères numériques et une conscience aiguë d’être effacés par un progrès qu’on leur présente comme inévitable.
Il faut donc construire un compromis social autour de l’intelligence artificielle. Ses gains doivent être partagés : salaires, réduction du temps de travail, formation financée, participation aux bénéfices, fiscalité adaptée. Ses usages doivent faire l’objet d’un débat démocratique. Ses infrastructures doivent être régulées. Et ses effets sur l’emploi doivent être assumés, non dissimulés sous le vocabulaire anesthésiant de l’« optimisation ».
L’intelligence artificielle peut être une immense chance. Elle peut aider la médecine, l’éducation, la recherche, les services publics. Mais elle peut aussi devenir une machine de spoliation massive si elle enrichit quelques-uns en fragilisant tous les autres.
Le progrès est aussi un choix politique. Et si l’intelligence artificielle, financée par le capital, nourrie par les données collectives, entraînée sur le travail humain et alimentée par les infrastructures publiques, ne bénéficie qu’à une minorité, alors les nouveaux Luddites apparaîtront. Ils ne demanderont pas la fin de la technologie. Ils demanderont que le progrès cesse d’être une dépossession.
Chronique publiée dans Trends,