
Les réformes sociales portées par la coalition Arizona s’apprêtent à remodeler en profondeur l’architecture de la protection sociale en Belgique. Si l’on peut admettre la nécessité de corriger certains abus, force est de constater que la trajectoire globale des dispositions gouvernementales pointe vers une érosion systématique des acquis. Ce glissement ne relève pas d’un simple ajustement budgétaire : il touche au cœur même de notre modèle de civilisation, à savoir la solidarité intergénérationnelle.
Mais il y a autre chose, de plus diffus et de moins tangible, qui concerne la jeunesse. Pour elle, le point de rupture est proche. En demandant à une génération, de moins en moins dense face à une dénatalité chronique, de financer le niveau de vie d’une population vieillissante en croissance constante, le politique joue avec le feu. Poussé à son terme, ce raisonnement mène à une question brutale : pourquoi les jeunes continueraient-ils à alimenter un système dont ils se sentent, par anticipation, exclus ?
Le risque n’est plus seulement économique, il est séditieux. Si la nouvelle génération finit par percevoir notre sécurité sociale non plus comme un filet de sécurité, mais comme une vaste « pyramide de Ponzi » où les derniers arrivés paient pour les premiers sans espoir de retour, l’édifice entier s’effondrera. Ce sentiment de duperie est d’autant plus vif que le paradigme même de la cotisation est ébranlé : l’intelligence artificielle redéfinit la valeur du travail humain et, par extension, la viabilité d’un financement fondé sur le salaire.
Certes, le spectre de la banqueroute des pensions est agité depuis quarante ans sans s’être concrétisé. Mais une réalité nouvelle s’impose : aujourd’hui, la pension seule ne suffit plus. Elle, qui était censée être le « patrimoine de ceux qui n’en ont pas », est devenue le sas d’entrée vers la précarité pour tous ceux qui ne possèdent pas de capital, à commencer par leur propre logement. Sans propriété, la retraite n’est plus un repos, mais un déclassement social.
Le gouvernement actuel doit donc agir avec une extrême prudence. La jeunesse ne se contente plus d’observer, elle juge. Elle n’a pas oublié l’épisode des confinements aveugles de la crise Covid, vécu par beaucoup comme une trahison générationnelle orchestrée par l’État. Rompre aujourd’hui le pacte de solidarité, sous prétexte d’austérité, pourrait être l’étincelle de trop. Car une société qui cesse de convaincre ses enfants de la justesse de son modèle est une société qui prépare, consciencieusement, son propre sabordage.