
Je n’aime pas être qualifié de « boomer », un qualificatif dont ma fille de 26 ans m’affuble avec un peu d’humour. Après tout, chaque génération prépare, pour le meilleur et, malheureusement, pour le pire (je pense à l’écologie), le tracé de la suivante.
Mais voilà, un boomer est désormais assimilé à un rentier, comme si son patrimoine s’était constitué de manière égoïste, en oubliant son travail de 45 ans, et comme si sa relative prospérité s’était établie aux dépens des autres. Rien n’est plus faux, car un boomer, c’est d’abord quelqu’un qui a cotisé pour ceux qui l’ont précédé, les anciens retraités, mais aussi pour ceux qui le suivent, et je pense aux allocations de naissance et à la quasi-gratuité de l’enseignement.
Car il ne faut pas l’oublier : le commun de notre modèle social belge, c’est la redistribution intra- et intergénérationnelle. La solidarité intragénérationnelle organise, au sein d’une même génération, des transferts entre ceux qui travaillent et ceux qui sont malades, sans emploi ou confrontés à un accident de la vie. La solidarité intergénérationnelle signifie, elle, que les actifs financent les pensions de leurs aînés tandis que la collectivité finance l’éducation, la santé et la protection sociale des plus jeunes. On ne cotise donc pas pour soi, mais pour les autres, avec l’idée que d’autres feront de même à leur tour.
En même temps, il serait absurde de nier que les générations âgées détiennent aujourd’hui une part considérable du patrimoine et qu’une contribution accrue de ce patrimoine peut être légitime. La richesse s’est effectivement concentrée sur les personnes âgées, même si un boomer doit aussi, immanquablement, utiliser son capital eu égard à l’affaissement progressif des pensions.
Il y a donc une vraie question d’équité. Et si le financement de l’État social repose progressivement moins sur les revenus du travail, parce que le travail se transforme, que sa rémunération évolue moins vite ou que sa part dans la création de valeur diminue, alors il est logique qu’une partie de la base fiscale se déplace vers les revenus du capital et vers le patrimoine.
Mais c’est ici qu’il faut être attentif.
Dans ce cadre, une chose m’apparaît évidente : le gouvernement fait passer les boomers à la caisse. Leur patrimoine constitue désormais une assiette fiscale politiquement et budgétairement tentante.
Et ce qu’on observe, c’est qu’outre la baisse relative des pensions, au travers, par exemple, de leur désindexation qui va évidemment se poursuivre, et le définancement progressif des soins de santé, le capital est de plus en plus taxé. Taxe sur les comptes-titres, taxation des plus-values à 10 %, taux susceptible d’augmenter un jour, pénalisation des immeubles de rapport pour ceux qui ont choisi cette voie d’épargne. Tout concourt à mettre davantage le patrimoine à contribution.
Je ne dis aucunement que ce n’est pas fondé. C’est un constat.
Mais, comme en toute chose, il faut se méfier des commencements. Une taxation supplémentaire paraît toujours limitée lorsqu’elle est introduite, mais elle instaure une logique, une direction, parfois une habitude budgétaire dont il devient ensuite difficile de sortir.
Et les jeunes d’aujourd’hui, ceux de la génération Z, par exemple, c’est-à-dire en gros ceux nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, ne réalisent peut-être pas qu’ils seront un jour, eux aussi, les boomers d’une génération suivante, certes avec une autre étiquette. Et tout ce qui se défait aujourd’hui dans l’État social les touchera à un moment donné.
Oui, les boomers peuvent davantage contribuer. Non, leur patrimoine n’est pas une anomalie morale. Et surtout, il faut veiller à ce que cette contribution ne serve pas de prétexte à la déconstruction progressive de l’État social.
Ce texte a déja été publié dans le trends du 28 septembre 2026.